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Une bataille acharnée entre les deux géants de l'eau


vendredi 19 décembre 2008 12:10

Dans le secteur de l'eau, les deux géants Veolia et Suez Environnement sont à la lutte, et ce pour trois raisons : l’obligation de décroiser les sociétés communes, l’appel d’offres sur l’Ile de France et la remunicipalisation du service de l’eau à Paris. Une synthèse de SIA-Conseil, par Stéphane Meunier, directeur associé et Charlotte de Lorgeril, consultante.


Le blog énergie de Sia-Conseil
Depuis quelques semaines, le secteur de l’eau fait parler de lui. Bien que très régulée, la gestion de l’eau présente des opportunités intéressantes en France. En effet, on assiste à une explosion des appels d’offres, avec 883 mises en concurrence en 2007, le double des années précédentes. Même si un mouvement de retour à la régie municipale émerge, dans plus de 9 cas sur 10, les appels d’offre se soldent par le maintien de l’opérateur. Face à ces statistiques, on comprend donc les craintes de Suez Environnement pour l’appel d’offre sur l’Ile-de-France. Aujourd’hui, un certain nombre de collectivités s’engagent dans un processus de reprise en main de leurs services d’eau comme Bordeaux, Grenoble, Lille, Lyon et Paris.

Un secteur marqué par une concurrence très imparfaite
Aujourd’hui, en France, le marché de l’eau est dominé par trois acteurs qui se partagent l’essentiel des appels d’offre lancés par les collectivités locales : la Lyonnaise des Eaux (filiale de Suez Environnement), la Compagnie générale des eaux (Veolia) et la Saur contrôlaient en 2005 plus de 98% du marché.
Le Conseil de la concurrence pointe très régulièrement le manque de concurrence sur ce marché. En 2002, il avait estimé que la Compagnie générale des eaux et la Lyonnaise des eaux abusaient de « leur position dominante collective » avec la création de sociétés communes à Marseille, Lille, Saint-Etienne et Versailles. Après un recours perdu par Veolia, le ministère des Finances demande aujourd’hui aux deux géants de décroiser leurs participations. En septembre, le dossier a pris de l’ampleur, avec la menace de transmettre le dossier à la future Haute Autorité de la Concurrence.

La répartition des parts de marché pourrait être totalement modifiée : les cartes vont être redistribuées

Une bataille acharnée est en train de se livrer entre les deux géants du secteur et ce pour trois raisons : l’obligation de décroiser les sociétés communes (1), l’appel d’offres sur l’Ile de France (2) et la remunicipalisation du service de l’eau à Paris (3).
(1) A elles seules, les quatre filiales communes pèsent près de 6% du marché français de distribution d’eau potable.
Dans les Bouches-du-Rhône, le marché de la distribution est contrôlé à 38% par la Société des eaux de Marseille. Si un des deux géants prend son contrôle total, Veolia pourrait alors détenir 70% du marché ou 50% pour Suez Environnement. En Ile-de-France, la Société des Eaux de Versailles avec 3% de part de marché de cette région, ne viendra pas bouleverser les équilibres.
Les deux majors négocient secrètement, depuis la rentrée, le découpage de leurs activités. Le point le plus délicat du partage, encore en discussion, est bien évidemment la répartition des contrats. Chacun des deux opérateurs va essayer de tirer son épingle du jeu : Suez Environnement, entré en Bourse avec la fusion GDF-Suez, cherche à gagner des parts de marché; Veolia dont la valeur boursière s’est effondrée, doit maintenir ses positions.

(2)  Le renouvellement du contrat de délégation d’eau d’Ile-de-France qui expire fin 2010, représente 371 millions d’euros par an, 1 million de mètres cubes d’eau distribués chaque jour à 4.2 millions de franciliens sur 144 communes. On comprend donc pourquoi il aiguise autant les appétits.
Actuellement, le contrat octroie la totalité de la distribution d’eau en Ile-de-France à Veolia depuis 1962. Alors que l’appel d’offre doit être lancé début 2009, le président de GDF-Suez, Gérard Mestrallet et le directeur général de Suez Environnement, Jean-Louis Chaussade, ont demandé, par écrit, en novembre dernier, aux 144 communes membres du syndicat des eaux d’Ile-de-France (Sedif) sa « division en lots » afin de permettre une « réelle mise en concurrence » entre le distributeur sortant et les autres entreprises candidates.
Selon Jean-Louis Chaussade, ce fonctionnement permettrait de garantir un « meilleur service pour les usagers en termes de qualité d’eau et de tarification sociale». Il induirait aussi une réelle mise en concurrence, la situation actuelle donnant à l’opérateur sortant « un avantage considérable » au détriment des autres entreprises candidates.
On peut tout de même se demander si Suez Environnement n’a pas joué contre son camp ? Le groupe n’a-t-il pas pris un risque considérable de passer à côté du plus gros contrat de délégation en Europe ? De plus, en se positionnant à l’avance sur le marché du Sedif, ne prend-il pas aussi le risque de durcir ses rapports avec Veolia sur le dossier des filiales de gestion d’eau détenues en commun ?
Dans ce contexte, le Sedif a fait étudier quatre scénarios, deux en gestion directe avec la régie publique, et deux en gestion déléguée au privé. En octobre, il s’était prononcé en faveur d’une délégation au privé et une régie « profondément rénovée, avec une maitrise publique renforcée et un coût plus contrôlé ». Les élus du Syndicat des eaux d’Ile-de-France (Sedif) ont voté le 11 décembre à Choisy-le-Roy (Val-du-Marne) en faveur du maintien au secteur privé de la gestion du plus gros service d’eau potable en Europe, par 88 voix contre 54, malgré les vives critiques émises par l’UFC-Que Choisir sur la « surfacturation » de l’eau francilienne. Veolia peut respirer et Suez peut encore rêver même si l’opérateur sortant bénéficie d’un avantage considérable.

(3) La municipalisation du marché de l’eau parisien afin de mieux maitriser les coûts. Une étude réalisée par le Sedif montre que des économies de 35 à 42.5 millions d’euros par an peuvent être réalisées en rénovant le mode de gestion actuel.
Privatisé en 1984 par Jacques Chirac, le conseil de Paris, a voté le 24 novembre, pour un retour à la gestion municipale du marché de l’eau parisien. Jusqu’alors, la production était du domaine public et relève depuis 1987 de la société d’économie mixte (SME) puis la distribution était gérée par Veolia pour la rive droite et Suez Environnement pour la rive gauche.
Le retour a une régie directe est juridiquement impossible, l’établissement public industriel et commercial (EPIC), présidée par Anne Le Strat, aura un statut de régie à personnalité morale et autonomie financière. Il prendra la responsabilité de toute la chaîne de l’eau au 1er janvier 2010 : les activités de productions assurées par Eau de Paris, société d’économie mixte détenue à 70% par la ville et celle de distribution. Cette décision a été vécue comme un électrochoc par les entreprises privées et pourrait peser dans le choix d’autres communes.
Ce retour à la régie est justifie par le souhait d’offrir aux Parisiens « la meilleure eau au meilleur prix ». Facturée 2.81 euros le mètre cube TTC, l’eau potable parisienne apparait le moins chère d’Ile-de-France et se situe sous la moyenne française (2.9 euros). Le prix n’a donc pas été l’argument principal, il s’agit sans aucun doute d’une décision politique.
La Ville s’engage à « stabiliser, en euros courants, la partie communale du prix de l’eau, malgré un contexte peu favorable qui voit se cumuler augmentation des charges, par le durcissement des normes, et diminution des recettes, par la baisse de consommation ». Mais la baisse des prix est-elle possible concrètement ? Les défenseurs de cette décision estiment que le prix de l’eau baisserait de 15 centimes immédiatement. Pour d’autres cette baisse n’est pas certaine puisque « stabiliser » ne signifie pas « diminuer », dans ce cas, cette réorganisation complète du service de l’eau est-elle vraiment justifiée ?

Politiquement, ces dossiers sont sensibles

Beaucoup de contrats signés dans les années 70 et 80 arrivent eux aussi à échéance. La concurrence devrait donc s’intensifier, Veolia et Suez Environnement ont tout intérêt à surveiller leurs concurrents : la Saur, reprise par le groupe Séché aidé par la Caisse des dépôts, semble de plus en plus agressive lors des appels d’offre ; le groupe allemand Guelsenwasser pourrait aussi gagner des parts de marché après le rachat de la Nantaise des Eaux. Le retour au public pourrait aussi s’accélérer de manière significative, sur le modèle de Paris et dégrader la position des deux majors.
Parallèlement, un collectif d’élus et d’associations à l’origine d’une étude destructrice pour les entreprises privées, milite pour une remunicipalisation de Sotteville-les-Rouen, Saint-Etienne, Petit-Quevilly, Petit et Grand-Couronne, Moulineaux. Les communes ont donc un rôle particulièrement important à jouer dans ce débat, pour introduire notamment davantage de concurrence sur le marché de la fourniture et du transport de l’eau.
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